Gaultier Bès sur Figarovox : "Gavage, gaspillage et déchéance : la face cachée du consumérisme"

Le 15 Octobre 2014

Gaultier Bès sur Figarovox : "Gavage, gaspillage et déchéance : la face cachée du consumérisme"

FIGAROVOX/ANALYSE - Gaultier Bès a regardé l'émission de M6, "les Chefs contre-attaquent" consacrée au gaspillage alimentaire. Il en a tiré une réflexion sur le consumérisme effréné de notre société.

Gaultier Bès, 26 ans, professeur agrégé de lettres modernes, auteur de «Nos Limites: pour une écologie intégrale».

On en parle peu, mais cette année est l'Année Européenne de lutte contre le gaspillage alimentaire, et que le jeudi 16 octobre, aura lieu la prochaine Journée nationale sur le même thème, avec le même objectif: réduire de moitié le gaspillage d'ici à 2025. M6 diffusait avant-hier soir un édifiant épisode de l'émission «Les Chefs contre-attaquent» consacré à cet enjeu économique, écologique et moral décisif. On y voit cinq cuistots médiatiques fouiller dans nos poubelles et y découvrir ébahis monts et merveilles, avant de préparer un grand banquet populaire, à Lille, composé exclusivement d'aliments «sauvés» in extremis de la destruction. Entre-temps, les mêmes ont publié une lettre ouverte dans laquelle ils rappellent quelques données impressionnantes. Un tiers des aliments produits sur la planète terminerait à la poubelle, et, selon l'Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Énergie, les Français gâcheraient en moyenne 20 kg d'aliments par personne et par an, dont 7 kilos sans même avoir ouvert l'emballage du produit.

Qu'est-ce que ce phénoménal gâchis révèle de notre société?

Que le consumérisme est moins l'amour de l'objet que l'amour de l'achat. Le produit est d'autant plus dévalué qu'est sacralisé l'acte de consommation. Autrement dit, plus une chose circule, moins elle a d'intérêt. Au fur et à mesure qu'on l'étale et la vend, elle perd de sa valeur. Cela ressemble à la loi de l'offre et de la demande, sauf que ce n'est pas seulement le prix qui change, mais la valeur intrinsèque qu'on accorde à l'objet. La consommation de masse, par la banalisation de toutes les marchandises, même les plus coûteuses, nous fait perdre le sens de l'utilité et/ou de la beauté de ce que nous possédons. Nous «connaissons le prix de tout et la valeur de rien» (Oscar Wilde). Le produit n'existe plus en soi, mais uniquement par le vide qu'il comble. Il n'existe pour ainsi dire à nos yeux que dans l'instant, la pulsion de l'achat. Le verbe «gaspiller» signifie à l'origine «répandre la paille», c'est-à-dire transformer une botte compacte en fétus volatiles, insignifiants. De même, le verbe «gâcher» a pour premier sens «diluer, délayer avec de l'eau». Dans les deux cas, il s'agit de faire perdre à un ensemble sa consistance. On pense alors au concept de «liquéfaction» développé par le sociologue Zygmunt Bauman:
«La vie liquide est une vie de consommation. Elle traite le monde et tous ses fragments animés et inanimés comme autant d'objets de consommation: c'est-à-dire des objets qui perdent leur utilité (et donc leur éclat, leur charme, leur pouvoir de séduction et leur valeur) pendant qu'on les utilise. Elle façonne le jugement et l'évaluation de tous les fragments animés et inanimés du monde suivant le modèle des objets de consommation» (La Vie liquide, Editions du Rouergue, 2006).

Ce qui est vrai des objets, est vrai de tout. Notre consumérisme n'a pas de frontières. L'échangisme en est ainsi un corollaire relationnel: dans un monde de libre-échange global, cette pratique consiste à réduire l'autre à sa fonction de partenaire sexuel interchangeable et provisoire, le consentement individuel masquant l'aliénation mutuelle. De même, le fonctionnement des émissions de télé-réalité reproduit avec une grande violence les mécanismes de l'achat et du rejet: on vote comme on zappe, qui est porté au pinacle ce soir sera demain matin évacué, oublié, ringardisé. Le système publicitaire suscite la lassitude et la frustration, le dépit et le dégoût dont le marché a besoin pour se renouveler.

Le gaspillage de masse est inséparable de la logique du hard-discount. Casser les prix, c'est dévaluer l'objet. Quitte à acheter de la malbouffe, pourquoi s'encombrer des résidus? Ainsi notre mode de consommation revient-il à fétichiser non pas l'objet, la chose en soi, mais la marchandise en tant que transaction. Dans les sociétés du manque, les objets artisanaux sont faits pour durer, être transmis. Dans nos sociétés d'abondance, en revanche, les produits standardisés, dupliqués à l'infini, sont faits pour se démoder, laisser place à la dernière nouveauté. Le consumérisme effréné tend ainsi à faire de chaque produit une ordure en puissance. Ce qui est acheté est bien vite bon à jeter: le déchet n'est qu'un objet déchu, à remplacer d'urgence. L'obsolescence programmée est le meilleur signe de cette déchéance symbolique.

«Seuls les hommes sont capables de produire des déchets que la nature ne peut digérer», remarque l'océanographe Charles Moore, qui en 1997 a découvert le premier «continent de plastique» dans le Pacifique nord. Si l'on mesure la santé d'une société à la manière dont elle parvient à équilibrer ses ressources et ses besoins, à recycler ses propres déchets, c'est-à-dire à adapter sa production à sa consommation, le bilan de la nôtre n'est pas brillant. «C'est comme un entassement d'objets que n'organise aucune aspiration supérieure: une abondance sans plénitude» (Robert Musil). Deux exemples contemporains illustrent bien cette accumulation absurde et de plus en plus incontrôlable: les déchets nucléaires, et les embryons surnuméraires. Où stocker les milliers de tonnes de déchets radioactifs «ultimes», c'est-à-dire non-revalorisables, produits chaque année? En mer, en couche géologique profonde, dans l'espace? Que faire des quelque 200 000 embryons conçus en France par fécondation in vitro mais non-implantés? Combien de temps flotteront-ils congelés dans des cuves d'azote liquide? Ces petites vies sans «projet parental», suspendus au bord du néant, ne valent plus rien à nos yeux, comme si elles n'étaient que des débris. Dans notre époque de consumérisme exacerbé qui cadenasse les poubelles où gisent de quoi nourrir des villes entières, la déchéance de l'homme suit de près celle de l'objet. A l'objet-déchet succède vite l'humain-objet, à l'humain-objet l'humain-déchet. Prenons garde que la consommation ne nous consume tout entiers.

Clip de présentation de «Nos Limites: pour une écologie intégrale»:


NOS LIMITES - Pour une écologie intégrale par gaultierb

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